Trois semaines, quatre pays, mille souvenirs

Trois semaines de road trip nous ont menés de nos volcans d’Auvergne jusqu’aux Balkans. Pour cela, nous avons emprunté un nombre impressionnant de cols à travers les Alpes, les Préalpes vicentines et les Dolomites, avant d’atteindre le point le plus éloigné de notre itinéraire : les lacs de Plitvice, en Croatie. Au programme, de nombreuses randonnées, des paysages grandioses, mais aussi beaucoup, beaucoup de kilomètres en voiture. Une chose dont nous nous serions bien passés, mais lorsque l’on veut découvrir autant de régions en seulement trois semaines, il faut accepter de passer quelques heures derrière le volant.

Nous avons également choisi de dormir plusieurs fois en bivouac afin de nous rapprocher au maximum de la faune et de profiter pleinement de ces territoires sauvages. Malgré le peu de nuits passées dehors, les efforts ont rapidement payé, avec plusieurs rencontres qui ont largement récompensé les heures de marche, d’attente et de route. Entre les réveils au cœur des montagnes, les longues randonnées et les affûts improvisés, chaque journée nous a apporté son lot de découvertes.

Des paysages à couper le souffle aux rencontres qui ont émerveillé notre voyage, cette aventure nous aura offert trois semaines particulièrement intenses. Alors, avec ma compagne, je vous embarque avec nous sur les routes de ce périple. A travers la France et la Chaine du Bargy puis, entre Dolomites et Préalpes Vicentines pour l’Italies ainsi que la province de Lika-Seng en Croatie et les alentours de Postojna en Slovénie… Tant d’endroits et de décors différents où nous nous sommes lancés à la découverte des montagnes, des terres sauvages et bien entendu de leurs habitants.

Natura 2000

Massif des Bornes

Le massif du Bargy reste à mes yeux l’un de ces endroits de Haute-Savoie qui ont su conserver une certaine authenticité. Ici, le tourisme semble encore discret et laisse davantage de place à la nature et au calme. Les paysages y sont grandioses, avec des sommets et des panoramas qui offrent une atmosphère bien différente des secteurs plus fréquentés des Alpes.

Première nuit, premier bivouac

Alors que l’été battait son plein et que la chaleur faisait grimper les thermomètres dans les vallées, nous sommes allés chercher un peu de fraîcheur du côté du col de Cenise. Une petite balade de fin de journée, simplement pour respirer l’air frais des montagnes et, pourquoi pas, tenter de faire quelques rencontres. Mais à part les dizaines de vaches qui occupaient les alpages, quelques moutons au loin et quelques Corneilles, Chocards à bec jaune et Tariers des prés, la fin de journée fut plutôt calme. Comme souvent en montagne, les surprises ne sont pourtant jamais bien loin, et c’est finalement au Chalet de Cenise que la nôtre nous attendait.

Au programme, un véritable repas de montagne à la ferme, préparé avec les bons produits de la région. Leur spécialité : les beignets de pommes de terre. Et lorsqu’ils arrivent sur la table, ce n’est pas par petites portions, mais par douzaines ! Il faut dire que tout est à volonté dans le menu, seul le vin étant en supplément. Ne connaissant pas encore le principe, j’avais même pris l’option pour une « petite » salade en accompagnement. Une petite salade qui, comme tout le reste, s’est révélée démesurée par rapport à nos habitudes dans les restaurants. Charcuterie et fromages entiers ont accompagnés le repas et pour finir, la fameuse tarte à la myrtille, un dessert auquel j’ai bien du mal à résister et dont je compte profiter autant que possible durant cet été. Pour 24 euros, sans le vin, cela faisait bien longtemps que je n’avais pas aussi bien mangé !

Après ce copieux repas, il fallait maintenant digérer tout cela et nous sommes donc repartis en direction de notre spot de bivouac, situé de l’autre côté du col. Après quarante-cinq minutes de marche digestive, nous avons eu la chance d’arriver au moment idéal pour profiter de magnifiques lumières sur les montagnes environnantes. Depuis notre bivouac, le lac Léman s’étendait devant nous tandis que le soleil disparaissait derrière les crêtes à l’ouest. En face, le Haut Chablais et ses stations de ski se dessinaient au loin, tandis que dans notre dos se dressait le Bargy, massif calcaire reconnaissable à ses falaises et à ses sommets abrupts. Quelques curieuses sont également venues inspecter notre installation : plusieurs vaches, visiblement intriguées par tout ce matériel posé au milieu de leur alpage. Le calme était presque parfait, malgré tout de même les décollages incessants d’avions depuis l’aéroport de Genève, qui venaient régulièrement rappeler la présence humaine.

Et cette présence, nous allions la ressentir encore davantage une fois la nuit tombée. Entre les avions et les satellites, même les endroits qui semblent les plus sauvages ne sont plus totalement épargnés par notre activité. À force de tout consommer sans réellement nous imposer de limites, nos nuits et surtout nos ciels finissent eux aussi par être à l’image de nos villes. Il suffit désormais d’une pose de quelques dizaines de secondes pour voir apparaître sur une photographie d’étoiles les traces laissées par les avions et les satellites. En quinze ans à peine, leur présence a considérablement augmenté. C’est probablement l’une des premières fois où j’ai réellement pris conscience, à travers mes propres images, de l’empreinte que nous laissons sur notre planète. Le réchauffement climatique ou la pollution sont parfois difficiles à percevoir à l’instant T, même lorsqu’ils sont bien réels. Mais les photographies, elles, ont cette capacité à figer le temps et à révéler ce que nos yeux finissent par ne plus remarquer : en moins d’une minute d’exposition, le ciel suffit déjà à témoigner de notre impact.

Pyrrhocorax graculus

Chocard à bec jaune

Cette série de photos a été réalisée au refuge Locatelli, dans les Dolomites, où les Chocards à bec jaune étaient présents par centaines. Tantôt en grandes bandes dans le ciel, tantôt à quelques centimètres des touristes dans l’espoir de récupérer quelques morceaux de pain. Ce fut une belle occasion pour moi de les photographier sous tous les angles!

Les Préalpes vicentines

Notre route nous a ensuite menés à travers les grands cols des Alpes et le long de ces immenses lacs qui ponctuent les paysages italiens. Nous avons d’ailleurs profité de ces décors somptueux pour faire une halte sur les rives du lac de Côme, où nous avons passé la nuit avant de reprendre la route vers notre première véritable étape du voyage : les Préalpes vicentines, près de Schio. Après trois jours passés principalement en voiture, les premières heures sur place furent consacrées au repos et aux retrouvailles. Une nouvelle fois accueillis dans la famille, nous avons retrouvé tout ce que nous aimons ici et qui nous dépayse toujours autant. Charcuteries, avec notamment la fameuse soppressa, fromages en tout genre comme l’Asiago ou le Gorgonzola, sans oublier les apéritifs à base de Gingerino, l’une de mes boissons préférées. Tout était réuni pour profiter pleinement de ces premières journées.

Et comme depuis plusieurs mois maintenant, la météo n’annonçait toujours pas la moindre goutte d’eau pour la semaine à venir. Nous avions donc le champ libre pour ressortir les chaussures de randonnée et recommencer à crapahuter. Les petites marches matinales ont rapidement repris, et plutôt avec entrain ! Un soir, j’avais entendu plusieurs chouettes et hiboux autour de la maison, alors forcément, l’envie d’aller explorer les bois environnants dès le lendemain était bien présente. J’imaginais déjà les rencontres qui pouvaient m’attendre derrière chaque arbre. Mais la réalité est, comme bien souvent, beaucoup moins spectaculaire que ce que les réseaux sociaux peuvent laisser croire. Cela ne m’a pourtant pas empêché de croiser une chevrette, à une bonne vingtaine de mètres en contrebas dans la forêt. Elle semblait parfaitement tranquille malgré les nombreux miradors et autres installations destinées à la chasse au sanglier que je découvrirais plus tard dans les environs.

Les journées suivantes furent rythmées par de petites randonnées et quelques découvertes autour de Valli del Pasubio. Le Punto Panoramico Monte Enna, le Forte Rivon et les différents chemins traversant les forêts environnantes m’ont permis de prendre progressivement mes marques dans cette région que je connaissais encore assez peu. La faune s’est montrée discrète, mais j’ai tout de même eu la chance de tomber sur deux Marmottes. La première ne m’aura laissé le temps de réaliser qu’une seule photo, à bonne distance, avant de disparaître. La seconde fut une tout autre histoire. Elle s’est approchée à seulement quelques centimètres de nous, bien trop occupée à chercher sa nourriture pour réellement se soucier de notre présence. Une proximité assez incroyable, et surtout totalement inattendue, qui a largement compensé les nombreuses heures de marche sans observation.

Les randonnées les plus longues dans cette région étaient cependant prévues pour plus tard dans notre périple, sur le chemin du retour. Pour l’instant, nous profitions simplement de ces premières journées pour ralentir un peu après les nombreux kilomètres parcourus depuis l’Auvergne. Ces balades matinales, ces repas en famille et ces rencontres parfois furtives constituaient finalement une parfaite transition avant la suite du voyage. Car après quelques jours dans les Préalpes vicentines, une étape que j’attendais depuis longtemps nous tendait les bras : les Dolomites.

UNESCO

Dolomites

Tre Cime, Rifugio Locatelli, Rifugio Nuvolau ou encore les Cinque Torri, chaque randonnée nous a offert son lot de découvertes. Et surtout, des oiseaux par dizaines : du Rougequeue familier à la Linotte mélodieuse sans oublier le Tichodrome échelette que j’ai eu la chance de rencontrer pour la première fois.

Face aux géants

Les Dolomites sont une chaîne de montagnes qui ne m’a clairement pas laissé de marbre. Ici, les sommets sont principalement constitués de dolomie, une roche carbonatée proche du calcaire, qui donne à ces montagnes leurs parois claires, leurs formes déchiquetées et surtout ces couleurs incroyables qui changent au fil de la journée. Pendant trois jours, nous avons arpenté différents secteurs afin d’en découvrir un maximum et de voir de nos propres yeux certains des paysages emblématiques qui ont forgé la réputation de cette région. Le premier jour, rien de bien exceptionnel sur le papier : seulement 400 mètres de dénivelé pour rejoindre un refuge depuis lequel nous espérions observer l’éclipse solaire. Après un après-midi passé en voiture, cela faisait pourtant un bien fou de dégourdir les jambes. Peut-être même un peu trop, car je me suis rapidement senti pousser des ailes et suis parti à toute vitesse. Dix minutes plus tard, avec une pente qui s’élevait sérieusement, j’étais déjà en train d’exploser, faute de m’être correctement géré ! Mais quel bonheur de pouvoir enfin se défouler.

Nous avons finalement atteint l’Eremo dei Romiti, ancien ermitage et monastère perché sur le Monte Froppa, à 1 164 mètres d’altitude. La vue sur les montagnes était déjà magnifique et l’accueil autour des spécialités locales n’était pas pour me déplaire. L’ambiance était presque irréelle, avec des rayons de lumière traversant les crêtes avant de venir éclairer la vallée. Puis toute notre attention s’est tournée vers le ciel. Les nuages ont finalement laissé suffisamment de place pour apercevoir la Lune passer devant le Soleil. Un moment assez particulier, il faut bien le dire, même si le spectacle n’aura duré qu’une petite vingtaine de minutes pour nous, les montagnes finissant rapidement par masquer le phénomène. Nous sommes alors passés à table autour de délicieuses préparations locales : Gnocchi, charcuterie et fromages ont largement suffi à remplir nos estomacs avant de redescendre à la frontale vers notre logement. Il fallait maintenant profiter d’une bonne nuit de sommeil, car le lendemain, une toute autre randonnée nous attendait.

Au petit matin, nous avons pris la direction du Val Fiscalina avec pour objectif les Tre Cime et le Rifugio Locatelli. Un peu plus de 1 000 mètres de dénivelé positif sur une quinzaine de kilomètres nous attendaient, mais sur des chemins réguliers et agréables à parcourir. Avec la fraîcheur du matin et une bonne partie de la montée à l’ombre, les conditions étaient tout simplement parfaites pour avancer à bon rythme et profiter pleinement de la randonnée. Côté faune, en revanche, ce fut plutôt calme. Quelques mésanges et autres petits oiseaux auront croisé notre chemin, sans plus. Mais plus nous montions, plus les paysages s’ouvraient et plus les Tre Cime apparaissaient au-dessus des montagnes environnantes. Quel spectacle ! Et comme les Chocards à bec jaune, les touristes nous attendaient eux aussi au Rifugio Locatelli. J’avais croisé quelques personnes durant la montée, mais je ne m’attendais vraiment pas à découvrir une telle foule. La terrasse du refuge devait facilement accueillir plusieurs centaines de personnes, sans compter celles installées à l’intérieur et le flux permanent de visiteurs autour du bâtiment. Heureusement, le relief est tellement vaste qu’il était assez facile de s’éloigner un peu pour retrouver du calme et simplement contempler les montagnes. Et malgré cette fréquentation, l’arrivée au refuge m’a véritablement mis une claque visuelle. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai réellement compris pourquoi les Dolomites m’avaient autant attiré.

Le lendemain, nous avons changé de vallée pour partir à la découverte du Rifugio Nuvolau et des Cinque Torri. Une nouvelle randonnée au lever du soleil, dans la fraîcheur et la tranquillité… enfin, au début ! La montée se faisait en douceur et, ce matin-là, les oiseaux étaient bien plus présents le long du chemin. D’abord une belle session rapprochée avec un Rougequeue mâle, puis plusieurs apparitions furtives : Tichodrome échelette, Linotte mélodieuse, Traquet motteux et Pipit farlouse. Quelques minutes particulièrement riches pour la photo, avant que la remontée mécanique située au-dessus de nous ne se mette en marche et déverse rapidement son flot impressionnant de visiteurs. Après une part de tarte et un café avalés au Rifugio Averau, nous avons attaqué la dernière portion, une vingtaine de minutes pour rejoindre le Rifugio Nuvolau, perché au sommet des barres rocheuses. Plus nous approchions, plus la foule augmentait. J’ai même croisé plusieurs personnes équipées de baudriers et de casques, sans immédiatement comprendre pourquoi. Une fois arrivé ausommet, j’ai vite compris : plusieurs accès permettent de rejoindre le refuge, dont un depuis la Gusela avec une dernière section en via ferrata.

Avant de venir, j’avais aperçu une photographie du refuge prise depuis cette crête et elle m’avait immédiatement donné envie d’aller voir ça de mes propres yeux. Après une bonne vingtaine de minutes à crapahuter sur la montagne, j’ai enfin atteint mon objectif. La vue sur le refuge était à couper le souffle et, surtout, j’étais enfin loin de la foule. Alors que certains montaient en claquettes ou en tenue de « soirée », nous étions seulement quelques-uns à avoir fait le détour par cette crête. Une occasion parfaite pour me consacrer un peu à ma passion et profiter de la photographie avant de retrouver ma petite troupe au refuge. Après une rapide collation, nous sommes redescendus en direction des Cinque Torri, que j’ai découvertes sous une météo radieuse. Encore un endroit particulièrement fréquenté, où nous ne sommes finalement pas restés très longtemps avant de poursuivre notre périple. Au total, cette journée nous aura permis de parcourir près de 16 kilomètres et 800 mètres de dénivelé positif, une belle journée de crapahut qui nous aura occupés jusqu’à la fin de l’après-midi.

Ardèche, Sancy & Forez

Lacs de Plitvice

Les eaux turquoise de Plitvice offrent un contraste saisissant. Entre cascades, lacs cristallins, passerelles de bois et forêts luxuriantes, le site révèle une beauté assez incroyable, malgré les traces laissées par un été particulièrement chaud et sec. Mais derrière cette nature spectaculaire se cachait une autre réalité : une foule démesurée qui envahissait rapidement les moindres recoins du parc.

Des lacs de Plitvice aux forêts Slovènes

Après quarante-huit heures de repos et un passage éclaire en Vénétie, nous avons repris la route en direction des lacs de Plitvice. Sept heures de voiture supplémentaires au compteur nous ont conduits jusqu’aux environs de Trieste, où nous avons fait une courte halte dans une réserve naturelle pour nous dégourdir les jambes. Quelques Guêpiers d’Europe auront tout de même croisé notre chemin, mais rien de vraiment exceptionnel, et nous avons rapidement repris la route vers le sud-est. Après une bonne nuit de sommeil dans un B&B situé à seulement dix minutes de l’entrée du parc, nous étions prêts à découvrir ce lieu tant réputé. Arrivés dès 7 heures du matin pour tenter d’éviter la foule, notre répit fut finalement de courte durée. Malgré une luminosité encore capricieuse, les premiers points de vue nous ont immédiatement frappés. Les cascades, dont la plus haute, la Grande Cascade, atteint 78 mètres, offrent un spectacle assez incroyable dès les premières heures de la journée. Mais déjà, le bruit des pas et le brouhaha des visiteurs commençaient à prendre le dessus.

Nous avons donc poursuivi notre parcours jusqu’au quai où devait partir le bateau prévu dans notre itinéraire. Le temps de boire un café, de photographier quelques oiseaux et un Écureuil roux, et une nouvelle vague de visiteurs commençait déjà à arriver. Nous avons finalement fait la queue pour être parmi les premiers à embarquer et ainsi tenter d’échapper au flot qui ne tarderait pas à nous rattraper. Une vingtaine de minutes de traversée du lac Kozjak nous ont offert une parenthèse presque parfaite : la brume flottait encore au-dessus de l’eau, qui reflétait les arbres couvrant les collines environnantes. Une ambiance douce, calme et sauvage qui n’allait malheureusement pas durer. À peine arrivés, les bateaux puis les petits trains ont déversé leurs passagers par vagues successives. La majorité du parcours se fait sur de simples passerelles et pontons au-dessus de l’eau, et si cela restait encore supportable le matin, mais la situation est rapidement devenue beaucoup plus compliquée. Les selfies devant chaque cascade, les arrêts incessants et l’affluence grandissante rendaient les déplacements presque pénibles. Nous avons essayé de nous éloigner des secteurs les plus fréquentés pour retrouver un peu de calme et profiter réellement de cet environnement exceptionnel.

C’est finalement un jeune Héron cendré, particulièrement peu farouche, qui m’a offert cette petite bulle d’oxygène. D’abord de l’autre côté du quai, puis à seulement quelques mètres, il m’a permis de le photographier sous tous les angles. Puis nous sommes repartis. Mais malheureusement pour nous, notre choix de revenir à pied plutôt que de reprendre le bus nous a finalement fait traverser une nouvelle fois les secteurs les plus fréquentés,  dans le sens inverse et avec une foule désormais multipliée. Ce fut probablement le moment le plus pénible de la visite. J’en suis ressorti avec un sentiment assez partagé : émerveillé par une nature luxuriante et spectaculaire, mais franchement déçu par l’expérience humaine. Les Dolomites nous avaient déjà donné un aperçu de cette volonté de rendre la montagne accessible au plus grand nombre. Ici, les visiteurs viennent s’entasser sur quelques passerelles. Et même si j’en fais partie, j’ai du mal à ne pas questionner un modèle qui semble parfois privilégier le nombre de visiteurs et les revenus qu’ils génèrent au détriment du lieu lui-même.

Après cette expérience pour le moins contrastée, notre route nous a fait remonter vers le nord, avec notamment une halte près du lac de Lokve, avant de poursuivre jusqu’à la région de Postojna, en Slovénie. Cette fois, notre objectif était bien différent, et surtout beaucoup plus personnel : voir et photographier l’Ours brun. La Slovénie abrite une population importante de cette espèce, avec une estimation de 954 individus au printemps 2025, et nous n’étions évidemment pas arrivés dans cette région par hasard. Nous avions réservé une place dans un affût avec un petit groupe et un guide, afin d’être accompagnés en toute sécurité mais aussi d’en apprendre davantage sur l’animal et son territoire. Nous devions être six au départ, mais nous nous sommes finalement retrouvés une dizaine dans cette petite cabane perchée à attendre l’éventuelle venue du géant des forêts. Les minutes ont passé, puis les heures, sans que grand-chose ne bouge autour de nous, à part les nombreux oiseaux venus profiter des pommes et de l’eau disposées en amont. Puis, lorsque la lumière a commencé à sérieusement décliner, une silhouette est apparue au loin.

C’était lui ! Un jeune individu certes, mais un ours tout de même. Grâce aux lunettes thermiques de notre guide, nous avons pu le suivre alors qu’il venait manger et se prélasser à proximité. Quelques Blaireaux ont également profité du point d’eau et de la nourriture avant que la nuit ne tombe complètement. La rencontre fut courte, mais après des heures d’attente, apercevoir enfin cet animal dans son environnement m’a fait plaisir. La sécheresse qui marquait alors la Slovénie et la Croatie rendait cette observation encore plus particulière : l’eau et la nourriture déposées sur ces sites attirent les animaux, mais permettent aussi aux guides de suivre leur présence et leur état. Ces affûts, encadrés et suivis dans un cadre légal, participent ainsi au suivi de la faune locale. Le pistage, notamment grâce aux indices laissés par les animaux, permet de mieux comprendre leurs déplacements et leur présence sur le territoire. Et pour moi, après avoir parcouru autant de kilomètres avec l’espoir de rencontrer l’ours, le simple fait de voir cette silhouette apparaître dans la pénombre aura largement suffi à rendre cette longue attente mémorable.

Ardèche, Sancy & Forez

Préalpes Vicentines

Des vallées du Pasubio aux crêtes du Monte Rione, en passant par les forêts et les petits villages de Vénétie, les Préalpes vicentines est un endroit que j’affectionne particulièrement. La vie y semble plus douce, les montagnes sont magnifiques et chaque randonnée offre son lot de découvertes. Malgré un été caniculaire qui avait marqué les paysages et asséché une partie des montagnes, nous avons retrouvé avec plaisir ces chemins, ces refuges et cette ambiance si particulière.

Retour dans les Préalpes vicentines

Après deux semaines de soleil quasiment ininterrompu, la météo a finalement décidé de nous rappeler que nous étions bien en montagne. Le mauvais temps s’est installé et nous a rapidement obligés à revoir notre programme. Nous avions initialement prévu de monter vers les Triglav pour y faire quelques randonnées, mais les nuages et les orages en ont décidé autrement. Nous avons donc changé de direction pour rejoindre la côte italienne, du côté de Caorle, au milieu des champs et des vignes. Une parenthèse totalement inattendue au bord de la mer, où la température de l’air et celle de l’eau semblaient presque se confondre. Baignades, longues marches le long de la plage et quelques séances photo ont rythmé cette escapade avant que nous ne reprenions progressivement la direction des terres. Premier arrêt : le Monte Grappa, où un immense ossuaire domine la montagne. Toute cette région porte encore les traces de la Première Guerre mondiale, avec de nombreux vestiges visibles au fil des chemins. Tranchées, fortifications et anciennes voies militaires rappellent les combats qui ont marqué ces montagnes. Nous nous sommes notamment dirigés vers les fameuses 52 galeries, un impressionnant réseau creusé directement dans la roche pendant la guerre, qui allait constituer l’une des randonnées que j’attendais le plus de ce voyage.

Nous sommes ensuite revenus dans la Valli del Pasubio pour plusieurs nouvelles randonnées, dont cette fameuse Strada delle 52 Gallerie que je voulais découvrir depuis l’année précédente. Malheureusement pour moi, la météo un peu capricieuse et le décor glissant nous a fait remettre cette randonnée à l’année prochaine. Et après quelques passages orageux, la météo est finalement redevenue plus clémente, avec tout de même davantage d’humidité et de nuages. Mais rien pour nous arrêter. Pendant trois jours, nous avons enchaîné les kilomètres et les dénivelés positifs, avec parfois jusqu’à 25 kilomètres et 900 mètres de dénivelé positif dans la journée. Une nouvelle bouffée d’oxygène après les longues heures passées sur la route, avec des paysages une nouvelle fois à couper le souffle. Entre les passages dans les galeries de la Première Guerre mondiale et les impressionnantes parois rocheuses qui rappellent les Dolomites, cette région avait vraiment tout pour nous plaire.

Et puis il y a une chose que je n’ai pas encore évoquée et qui contribue largement à mon affection pour l’Italie : les refuges et autres Malga (ferme). Pouvoir s’arrêter au milieu d’une randonnée pour déguster un panini, une spécialité locale ou simplement boire une bonne bière, je dois avouer que j’y prends vite goût ! En Vénétie, la vie reste globalement moins chère que chez nous et cela se ressent aussi en montagne. Les prix sont abordables, les refuges nombreux et forcément, ça donne quelques bonnes excuses pour faire une pause gourmande au milieu de la journée. Le Rifugio Campogrosso, le Rifugio Cesare Battisti  ou encore le Forte Rivòn ont ainsi fait partie de nos différents itinéraires.

C’est justement au Forte Rivòn que nous avons décidé de retourner, cette fois avec l’idée d’y passer la nuit. Notre première courte expérience sur place avait déjà porté ses fruits, avec quelques Marmottes et plusieurs oiseaux, mais je sentais bien que le potentiel du secteur était encore plus important. Après une bonne heure de montée avec tout le barda et le matériel photo sur le dos, nous sommes enfin arrivés, prêts à profiter pleinement de cette soirée en pleine nature. Montage de la tente, préparation du bivouac… puis il a rapidement été temps de se poser et de sortir les appareils photo. Une silhouette s’est dessinée au loin avant de révéler un magnifique Aigle royal. C’était la première fois que j’en voyais réellement un, et son envergure parlait d’elle-même ! De magnifiques plumes, un bec imposant et cette silhouette si caractéristique des grands rapaces. Mais Dame Nature avait visiblement décidé de nous gâter ce soir-là.

Quelques instants plus tard, un autre oiseau est passé au-dessus de notre tente avant de venir se poser dans un arbre en contrebas. Un Tétras lyre ! Encore une espèce que je n’avais jamais observée, et qui nous a laissé quelques secondes pour profiter de sa présence. À peine le temps de pointer l’objectif sur lui qu’il était déjà reparti. Puis la nuit est tombée et j’ai pu me lancer dans les photos nocturnes. D’abord avec l’horizon et la ville de Schio en contrebas, puis avec le fort sous les étoiles et surtout la Lune. Depuis quelques jours, les conditions atmosphériques étaient déjà plutôt bonnes depuis la vallée, mais cette nuit passée à près de 1 700 mètres d’altitude offrait une visibilité encore plus propre et contrastée.  Le fond de l’air, associé au petit vent, nous a rapidement fait ressortir les sous-vêtements techniques et la tisane chaude. Finalement, nous n’aurons réalisé que deux bivouacs pendant ces vacances. Bien trop peu à mon goût, mais le planning et les kilomètres ne nous ont pas vraiment laissé beaucoup d’occasions de profiter de spots comme celui-ci, qui fait d’ailleurs partie des rares endroits où le bivouac est autorisé dans la région.

La nuit s’est finalement écoulée et le soleil s’est levé. Enfin… j’étais déjà là pour l’attendre. Avant même que les premiers rayons n’apparaissent, un Chamois faisait déjà son apparition derrière moi. Après une bonne vingtaine de minutes passées à photographier le lever du soleil et les paysages qui s’illuminaient progressivement, je suis parti en espérant retrouver cet animal. Et une fois de plus, je n’ai pas été déçu. Un premier individu m’a laissé l’approcher à une dizaine de mètres avant de poursuivre son chemin, puis un second, un peu plus farouche, s’est rapidement éloigné. Plus loin, après être passé devant ce qui ressemblait à une grotte mais qui s’est finalement révélé être une galerie traversant la montagne, un troisième Chamois était tranquillement allongé de l’autre côté. Au total, ce sont une bonne dizaine d’individus que j’aurai eu la chance d’observer le long de cette crête, entre le Monte Rione et le Monte Calliano. Une matinée comme je les aime, avec cette sensation assez incroyable de partir simplement marcher sans savoir ce que l’on va rencontrer et de finir par enchaîner les observations les unes après les autres. Après plusieurs jours à crapahuter dans cette région, je crois que les Préalpes vicentines avaient définitivement réussi à nous convaincre de revenir.

Trois semaines à travers les montagnes, entre paysages grandioses, rencontres sauvages et l'envie d’ailleurs.

Conclusion

Au final, ces trois semaines auront été particulièrement riches, et je dois bien avouer que j’ai adoré ce voyage. Entre les paysages grandioses des Dolomites, les forêts slovènes, les montagnes de Vénétie, les rencontres avec la faune et ces quelques nuits passées en bivouac, nous avons vécu énormément de choses en seulement trois semaines. Il y a bien eu quelques moments où nous aurions aimé retrouver un peu plus de tranquillité, notamment dans les endroits les plus fréquentés, où l’affluence finissait parfois par prendre le dessus sur le plaisir de la découverte. Mais cela fait aussi partie du voyage et, malgré ces quelques frustrations, je garde surtout le souvenir de paysages incroyables et de nombreuses rencontres qui resteront longtemps en tête.

Avec le recul, nous avions probablement vu un peu gros concernant les kilomètres à parcourir. Traverser autant de régions en seulement trois semaines nous a forcément obligés à passer pas mal de temps sur la route, parfois au détriment du temps passé sur place. La prochaine fois, il faudra sans doute apprendre à ralentir un peu plus, quitte à découvrir moins de territoires mais à prendre davantage le temps de les explorer. Car c’est finalement ce que je retiens le plus de cette aventure : l’envie de revenir, de prendre le temps, de marcher encore, de bivouaquer davantage et surtout de continuer à chercher ces petits coins de nature où l’on peut simplement se poser et profiter. Et rien que pour ça, je crois que ces trois semaines auront largement rempli leur mission.

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