Affirmer son regard, prolonger son instinct !
Pour faire suite à l’article Rencontres sauvages, j’ai ressenti le besoin de poser des mots plus clairs sur ce qui m’anime réellement aujourd’hui. Mulet’s Wildside n’est pas un simple prolongement, ni une parenthèse. C’est une affirmation. Celle d’un regard, d’un rythme, et surtout d’une manière d’entrer en relation avec le vivant.
Mulet’s Wildside, c’est l’envie de ralentir volontairement dans un monde qui va trop vite. C’est choisir l’attente plutôt que la performance, l’observation plutôt que la consommation d’images. C’est accepter de passer des heures immobiles pour quelques secondes de présence animale, parfois sans même déclencher. Ici, la photographie n’est plus une finalité absolue : elle devient une trace, un témoignage, presque un prétexte pour justifier le temps passé dehors.
À travers ce projet, je souhaite partager des expériences vécues au plus près de la nature, sans mise en scène excessive ni recherche de spectaculaire à tout prix. Il s’agit avant tout d’immersions, souvent solitaires, à la rencontre de la faune et de la flore locales. Des moments simples, parfois ordinaires en apparence, mais toujours riches dès lors qu’on prend le temps de les observer. Que ce soit à cinq minutes de marche de chez moi ou à plusieurs heures de route, l’idée reste la même : s’intégrer discrètement dans un environnement et tenter d’en comprendre les équilibres.
Mulet’s Wildside, c’est aussi une manière de questionner notre rapport au sauvage. À force de chercher l’exotique ou le rare, on oublie souvent que la vie est partout autour de nous. Dans un bois de proximité, dans un fossé, au bord d’un étang, ou même sous nos fenêtres. Ce projet est une invitation à regarder différemment ce qui nous entoure, à redonner de la valeur aux espèces dites « communes », à celles que l’on croise sans vraiment les voir.
Les motivations derrière cette démarche sont simples mais profondes : apprendre, observer, comprendre, et surtout respecter. Respecter les distances, les rythmes, les saisons. Ne rien forcer. Accepter l’échec autant que la réussite. Certaines sorties se soldent par une carte mémoire vide, d’autres par une rencontre furtive qui restera gravée bien au-delà de la photo elle-même. Mulet’s Wildside ne promet pas des images spectaculaires à chaque sortie, mais des histoires sincères, vécues, parfois imparfaites, toujours authentiques.
L’ambition, elle, n’est pas de cocher des cases ou d’accumuler les espèces. Elle est plutôt de construire, dans le temps, une relation plus intime avec certains lieux. De revenir, encore et encore, sur les mêmes spots. D’observer les changements, les habitudes, les absences aussi. C’est dans cette répétition que naît la compréhension, et parfois, la confiance fragile du vivant.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la création de ce premier affût, modeste mais chargé d’intentions. Un point d’ancrage. Un endroit où prendre le temps, où se fondre dans le décor, où apprendre à être là sans déranger. Une première pierre à l’édifice de Mulet’s Wildside.

Patienter pour mieux contempler
Pour débuter cette nouvelle étape, j’ai choisi un terrain de jeu tout simple : un petit bois situé à seulement cinq minutes de marche de chez moi. Une clairière discrète, nichée en sous-bois, m’a immédiatement semblé accueillante. Après une bonne heure passée à construire un affût sommaire et à installer quelques perchoirs destinés à attirer les oiseaux, des bruits de feuilles et de branches ont soudain commencé à se rapprocher à vive allure.
Je distingue alors une petite tête rousse aux longues oreilles poilues : un écureuil roux. Trop rapide, trop furtif, il ne m’a laissé aucune chance de le photographier à travers les branchages. Heureusement, une dizaine de minutes plus tard, un second duo d’écureuils fait son apparition. Cette fois, c’est une véritable course-poursuite : ils sautent d’arbre en arbre à une vitesse impressionnante. J’ai tout juste le temps de déclencher à la volée, la mise au point étant rendue compliquée par leur rapidité et la densité du sous-bois.
Mais pour une première sur ce nouveau spot, je ne comptais pas m’arrêter là. Quelques minutes plus tard, après m’être littéralement passés juste au-dessus de la tête, les deux acrobates supersoniques décident enfin de faire une pause, perchés à seulement quelques mètres de moi. Le poids de l’objectif et ma position instable me donnent du fil à retordre, mais l’un d’eux finit par prendre la pose, non sans m’adresser quelques regards intrigués. Pas d’oiseaux dans mon objectif pour cette première sortie, mais trois beaux écureuils qui auront au moins répondu à une question que je me posais depuis longtemps : y a-t-il des écureuils autour de chez moi ?
Sciurus vulgaris
Ecureuil roux
L’Écureuil roux eurasien est bien plus qu’un grimpeur agile : il peut mémoriser des centaines de cachettes de nourriture grâce à des repères visuels précis, et il oublie volontairement certaines graines, contribuant ainsi à la régénération des forêts. Son pelage change légèrement selon les saisons, et ses oreilles se parent de plumets en hiver pour mieux résister au froid.
Le travail récompensé
Le lendemain matin, retour sur zone au lever du jour, avec l’envie de m’imprégner davantage du lieu et de tenter de comprendre les habitudes de ce petit microcosme. Mais ce matin-là, le soleil peine à percer les nuages et mon coin de paradis semble étrangement vide. Après une bonne heure et demie d’attente, je décide de rentrer, non sans laisser quelques graines — initialement destinées à ma mangeoire — dissimulées dans des cavités creusées dans le perchoir face à mon affût.
Quelle surprise en revenant le jour suivant : toutes les graines de tournesol avaient disparu. Mon grand buffet avait visiblement fait des heureux. Et quelques minutes à peine après mon installation, un rougegorge familier fait son apparition. Détendu, presque nonchalant, comme s’il venait prendre son café du matin, il reste sur le perchoir à seulement trois mètres de moi, parfaitement à l’aise. Malgré le manque de luminosité et des réglages un peu limites, j’ai pu le photographier sous presque tous les angles.
Erithacus rubecula
Rougegorge familier
Le rouge-gorge familier est un véritable maestro du chant, capable d’adapter ses mélodies selon l’heure de la journée ou la saison. Peu connu, il utilise aussi son chant pour reconnaître ses voisins et éviter les conflits. En hiver, il peut devenir très territorial, ce qui est rare chez les petits passereaux. De plus, ce petit oiseau se nourrit souvent en fouillant le sol, aidant à réguler les populations d’insectes et à entretenir l’équilibre écologique des jardins et forêts.
Un Microcosmos prometteur
Une mésange charbonniére participe elle aussi au spectacle, mais reste plus méfiante, ne se laissant photographier que depuis des branches annexes. D’après mes observations, les rouges-gorges comptent clairement parmi les oiseaux les moins farouches. J’ai souvent eu l’occasion de les photographier de très près. Les mésanges, quant à elles, malgré leur curiosité évidente, gardent presque toujours une certaine distance. Rares sont celles qui s’attardent à la mangeoire lorsque je suis dans les parages, préférant se replier dans un arbuste voisin, tout en m’observant attentivement.
Cet affût me semble prometteur et j’espère y croiser d’autres espèces. J’ai déjà observé plusieurs passages de chevreuil européen sous mes fenêtres, empruntant un chemin qui mène directement au bois où j’ai installé mon repère. Reste à espérer que ma présence ne détournera pas leurs habitudes.
Parus major
Mésange charbonnière
La mésange charbonnière est une experte en résolution de problèmes : elle peut utiliser des outils simples pour accéder à la nourriture, comme soulever un couvercle ou pousser un levier. Saviez-vous qu’elle a un cerveau particulièrement développé pour un oiseau de sa taille, ce qui lui permet d’apprendre de nouvelles techniques très rapidement ? En hiver, elle change aussi son alimentation en fonction des ressources disponibles, passant des insectes aux graines, ce qui lui assure une grande adaptabilité face aux variations climatiques.
Des Volcans aux Alpes
En parallèle de cet affût, j’arpente régulièrement de nombreux plans d’eau et petits étangs de la région. Ces lieux, souvent discrets et peu fréquentés, offrent des ambiances très différentes selon l’heure, la saison ou la météo. Ils me permettent de varier les décors, de renouveler les approches et surtout de multiplier les opportunités de rencontres. L’eau attire la vie, concentre les passages et raconte beaucoup sur l’activité d’un territoire. J’aime m’y poser longuement, observer les reflets, les mouvements à la surface, les allées et venues silencieuses qui s’y dessinent, parfois sans rien voir pendant des heures, parfois avec de belles surprises.
J’ai également omis de parler de mon récent passage dans les Alpes, un retour sur des terres qui me sont chères. L’objectif de cette sortie était clair : tenter d’apercevoir le mythique gypaète barbu, ce grand planeur des montagnes qui incarne à lui seul une part du sauvage alpin. Malgré des conditions pourtant favorables — météo stable, vents porteurs et longues heures d’observation — aucun ne s’est montré ce jour-là. Ce genre d’absence fait pleinement partie du jeu et rappelle que certaines rencontres ne se provoquent pas, elles se méritent ou se manquent.
Mais la montagne a cette capacité unique à toujours offrir autre chose à qui sait rester attentif. Au fil des heures, j’ai eu la chance d’observer plusieurs chamois évoluant à quelques dizaines de mètres seulement, parfaitement intégrés au relief, ainsi que des bouquetins des Alpes, plus haut sur les crêtes, silhouettes massives découpées sur l’horizon. Ces rencontres, moins attendues mais tout aussi marquantes, rappellent que chaque sortie réserve sa propre histoire.
Revenir dans les Alpes, sur mes terres natales, reste quoi qu’il arrive un moment à part. Contempler les sommets fraîchement enneigés, sentir l’air plus vif, entendre le silence si particulier de la montagne procure une sensation intacte, presque immuable. Même sans la rencontre espérée, ces instants suffisent à justifier le déplacement et à nourrir cette envie constante de revenir, encore et encore, là où le sauvage impose sa loi et son rythme.
Haute Savoie
Chaîne du Bargy
La chaîne du Bargy, nichée dans les Alpes françaises, recèle bien plus que de simples sommets majestueux : elle abrite des espèces rares comme le bouquetin des Alpes, réintroduit avec succès après avoir disparu localement. Moins connue, sa géologie complexe dévoile des roches datant de plusieurs millions d’années, témoins de la formation des Alpes. Ses vastes forêts et alpages jouent un rôle crucial dans la préservation de la biodiversité locale, offrant un refuge unique pour la faune et la flore montagnarde face aux changements climatiques actuels.
Allier curiosité pour la faune et admiration pour les sommets : découvrez la magie secrète du Bargy.
La suite s’écrit dehors
Ce nouvel affût n’est qu’un point de départ. Une première tentative, une esquisse. Mulet’s Wildside est pensé comme un projet évolutif, qui se construit au fil des saisons, des lumières et des rencontres — ou de leur absence. Chaque sortie apporte son lot de questions, d’observations et parfois de remises en question. Et c’est précisément ce qui rend l’aventure si riche.
D’autres espèces viendront peut-être s’ajouter à ces premières rencontres. Ou pas. Car ici, rien n’est garanti. La nature décide, impose son tempo et rappelle constamment que nous ne sommes que des invités de passage. L’objectif n’est pas de forcer les rencontres, mais d’être prêt lorsqu’elles se présentent. De savoir attendre, observer et accepter ce qui est donné.
Les décors, eux aussi, évolueront. Des bois de proximité aux plans d’eau discrets, des étangs embrumés aux reliefs alpins, Mulet’s Wildside me mènera là où la curiosité me pousse. Parfois loin, parfois tout près. Toujours avec la même envie : m’immerger, comprendre et raconter. Raconter non seulement ce qui est visible, mais aussi ce qui se vit — le froid, le silence, l’excitation, la frustration, et cette sensation unique d’être à sa place, même brièvement.
Ce projet est aussi une invitation. À ralentir. À observer davantage. À prendre conscience de la richesse du vivant qui nous entoure. Si ces récits donnent envie de sortir, de s’arrêter, de lever les yeux ou de tendre l’oreille, alors Mulet’s Wildside aura déjà atteint une partie de son objectif.
La suite arrive, portée par les saisons, les rencontres imprévues et les heures passées à l’affût. L’aventure ne fait que commencer, et elle s’écrira, comme toujours, dehors.



























































