Les matins d’hiver

Les journées commencent souvent devant Google Maps, à repérer des lisières, des ruptures de terrain ou des zones plus denses susceptibles d’abriter quelques animaux. Vient ensuite le moment d’aller vérifier ces intuitions sur le terrain, parfois à moto dans le froid et la boue, parfois à pied autour de la maison, et de plus en plus souvent en traversant les bois qui m’entourent, en suivant les pistes laissées par leurs habitants. À force de passages répétés, certains détails commencent à prendre du sens. Des coulées apparaissent plus marquées que d’autres, des traces fraîches reviennent au même endroit plusieurs jours de suite, et certaines zones semblent être fréquentées presque systématiquement aux mêmes heures.

Depuis l’écriture des deux derniers articles, mon besoin d’être dehors a profondément évolué. Cet hiver, j’ai passé un nombre d’heures incalculable à l’extérieur, simplement à observer, comprendre et m’imprégner du territoire qui m’entoure. Les températures sont parfois descendues jusqu’à -8 °C au petit matin, mais, étrangement, ce n’étaient pas les moments les plus difficiles à supporter. Le froid sec finit par s’oublier lorsque l’on marche ou que l’on reste concentré sur ce qui se passe autour de soi. Les matinées les plus rudes ont souvent été celles où le thermomètre affichait plutôt 7 ou 8 degrés, avec une humidité persistante qui s’infiltrait partout. Dans ces conditions, rester immobile pendant de longues minutes à l’affût devient rapidement plus éprouvant, surtout lorsque l’on finit par rentrer bredouille après plusieurs heures passées à attendre ou à parcourir les bois.

Ces dernières semaines ont été riches d’enseignements. À force de passer du temps dehors et de revenir régulièrement aux mêmes endroits, certaines logiques ont commencé à apparaître. J’ai peu à peu compris certaines routines, identifié les axes de déplacement les plus utilisés et repéré des points de passage stratégiques où les traces se croisent presque quotidiennement. Ce qui ressemblait au départ à un enchevêtrement de pistes indistinctes finit par raconter quelque chose lorsque l’on prend le temps d’y revenir encore et encore.

L’installation d’un piège photo / vidéo m’a également permis de confirmer certaines de mes intuitions et surtout de gagner un temps précieux. En laissant l’appareil travailler pendant la nuit ou durant mes absences, j’ai pu observer une activité que je n’aurais probablement jamais pu voir directement. Les images m’ont montré quels animaux fréquentaient réellement ces secteurs, mais aussi à quels moments précis ils se déplaçaient. Certaines zones que je pensais très actives ne l’étaient finalement qu’à des horaires très précis, tandis que d’autres, plus discrètes, se révélaient être de véritables carrefours pour la faune locale.

Le renard, par exemple, semble pour l’instant rester fidèle à ses habitudes nocturnes. Les séquences capturées montrent qu’il traverse régulièrement la zone, mais presque toujours en pleine nuit, bien après que j’ai quitté les lieux. À moins d’adapter complètement mon rythme et de passer davantage de temps dehors à ces heures-là, nos rencontres resteront probablement rares pour le moment.

Les chevreuils, en revanche, sont particulièrement actifs sur le territoire qui m’entoure. Brocards, chevrettes et jeunes individus circulent énormément entre les parcelles de bois, les lisières et les zones plus ouvertes. Leur présence est presque constante et leurs déplacements dessinent un réseau de passages que l’on finit par reconnaître avec un peu d’attention. À tel point qu’aujourd’hui, lorsque je pars marcher dans les bois ou que je me rends à l’un de mes affûts, il est devenu assez courant d’en croiser au moins un au cours de la sortie.

Capreolus capreolus

Chevreuil

Le chevreuil, qu’il s’agisse du brocard ou de la chevrette, est un petit cervidé très agile et attentif. Ses sens sont fins, sa vigilance constante, et son pelage change avec les saisons pour mieux se camoufler, plus clair en été et plus épais en hiver. Brocards et chevrette se déplacent souvent dans les mêmes territoires, suivant des chemins précis et repérant chaque zone fréquentée avec une grande mémoire du lieu.

Des rencontres avant des images

Pour autant, je ne cherche pas systématiquement à les photographier. La plupart du temps, les rencontres sont brèves et imprévues. On se surprend mutuellement au détour d’un sentier, derrière un tronc ou à la sortie d’une petite clairière. Je me retrouve alors à quelques mètres seulement d’eux, parfois si près que le moindre mouvement pourrait suffire à rompre l’équilibre fragile de la scène. Dans ces moments-là, l’appareil photo n’a plus vraiment d’importance. L’instant est trop court pour composer une image qui ait du sens ou une réelle force esthétique. Il faudrait bouger, ajuster, cadrer, et tout cela risquerait simplement de mettre fin à la rencontre.

Je préfère alors rester immobile et profiter de ces secondes suspendues où nos regards se croisent. Il y a toujours ce moment très bref où l’animal essaie de comprendre ce qu’il a devant lui, où il évalue le danger sans encore décider de fuir. Dans ce silence partagé, on se retrouve presque sur un pied d’égalité, chacun observant l’autre avant que la distance ne se recrée naturellement. La plupart du temps, ils disparaissent en quelques bonds souples entre les troncs, laissant derrière eux seulement le bruit léger des feuilles ou des branches qui se referment.

Il arrive cependant que les conditions soient différentes et que tout se déroule autrement. Lorsque j’arrive au bon endroit avant d’être détecté, lorsque le vent est favorable et que mes mouvements restent invisibles, la scène peut prendre une toute autre dimension. L’animal continue alors son chemin sans savoir que je suis là, et la rencontre se prolonge bien au-delà de ces quelques secondes furtives.

Je repense souvent à ce jeune chevreuil qui, lors d’une de mes premières sorties hivernales, a parcouru plus de deux cents mètres face à moi sans remarquer ma présence. Il avançait tranquillement, concentré sur sa trajectoire, progressant pas à pas dans ma direction. La distance diminuait lentement, au point qu’il s’est retrouvé à moins de cinq mètres. Lorsqu’il m’a enfin identifié, je m’attendais à une réaction immédiate, à une fuite rapide comme c’est souvent le cas.

Mais rien de cela ne s’est produit. Après quelques secondes d’observation, il m’a simplement contourné avec calme, comme si ma présence ne représentait finalement qu’un élément de plus dans le paysage. Il s’est ensuite remis à manger tranquillement en s’éloignant progressivement dans le sous-bois. Ce genre de moment, imprévisible et silencieux, laisse une empreinte bien plus durable qu’une simple photographie.

Patrimoine mondial

Puy-de-Dôme

Le puy de Dôme est un dôme de lave culminent à 1 465 mètres d’altitude et situé dans le Massif central, à dix kilomètres à l’ouest de Clermont-Ferrand. Âgé d’environ 11 000 ans, c’est un des volcans les plus jeunes de la chaîne des Puys.

Le géant immobile

En me baladant énormément autour de chez moi, à Culhat, j’ai l’occasion d’observer le Puy de Dôme sous presque toutes ses facettes, même si, la plupart du temps, je le vois depuis le même côté de la chaîne des Puys. Sa silhouette familière finit par devenir un repère permanent, presque une présence. On apprend à lire ses humeurs selon la lumière, la météo, la saison ou simplement l’heure de la journée.

Au lever du soleil, la lumière vient d’abord caresser son sommet avant de descendre lentement le long de ses pentes, comme si la montagne s’éveillait avant le reste du paysage. À l’inverse, les couchers de soleil offrent souvent des spectacles bien plus puissants. Le ciel peut devenir violet, orangé, parfois rouge profond, presque irréel, comme si l’horizon brûlait derrière la ligne des volcans. Certains soirs, l’atmosphère prend des teintes si intenses qu’on a l’impression d’assister à quelque chose d’exceptionnel, suspendu entre calme absolu et fin du monde.

Au-delà de sa beauté, il est difficile d’oublier que ce volcan endormi domine la région depuis des millénaires. Bien avant les routes, les villages et les champs, il servait déjà de point de repère aux hommes qui vivaient ici. On y a honoré des dieux, observé le ciel, et laissé des traces qui traversent encore le temps. Pourtant, lorsque je l’observe aujourd’hui, ce passé lointain disparaît presque derrière l’émotion immédiate du moment.

Ces instants font partie des meilleurs de la journée. Il n’y a souvent rien d’autre à faire que regarder, respirer et laisser le paysage occuper toute la place. Le bruit du monde semble s’éloigner, remplacé par une sensation simple mais rare : celle d’être exactement là où il faut, à cet instant précis, face à quelque chose qui nous dépasse.

Natura 2000

L'Allier

L’Allier, dont les rives se trouvent à seulement quelques kilomètres de chez moi, offre un paysage encore sauvage et changeant au fil des saisons. Ses berges sablonneuses, ses bras secondaires et ses zones humides constituent un refuge discret pour de nombreuses espèces, loin de l’agitation. On peut y observer une faune variée, à condition de prendre le temps et de rester discret, car la moindre présence humaine suffit souvent à faire disparaître toute activité.

L’Allier et ses rives

À seulement quelques kilomètres de chez moi, l’Allier déroule ses rives encore largement sauvages, un territoire rare et généreux pour l’observation de la faune. L’hiver y est souvent frais et brumeux, et comme chaque année, le fleuve peut monter et déborder dans de nombreuses parcelles laissées à l’état naturel. Ces espaces inondés offrent un terrain de jeu étendu aux habitants de la rivière, qu’ils soient résidents permanents ou simplement de passage, et attirent toute une diversité d’espèces que l’on croise rarement ailleurs.

Ma première exploration des rives près de Joze a eu lieu lors d’une journée dédiée aux zones humides et au castor. En février, les eaux étaient encore hautes, recouvrant une grande partie des zones les plus intéressantes et rendant certaines sections totalement inaccessibles. Pourtant, cette première immersion a éveillé ma curiosité et j’y suis retourné à plusieurs reprises jusqu’au jour où l’Allier avait enfin baissé d’environ un mètre, ouvrant l’accès à de nouvelles parcelles et offrant la possibilité d’approches plus précises.

Les renouées du Japon (espèce exotique envahissante), désormais seches et bruyantes, rendaient certaines approches délicates, mais chaque pas révélait de nouvelles traces de vie. Les découvertes autour des castors ont été nombreuses : sections de forêt où trois arbres sur cinq étaient coupés, des rives marquées par des traces anciennes ou des branches déplacées. Dans la plupart des cas, la couleur du bois montrait que ces signes dataient d’avant les crues, mais la patience et la persévérance ont fini par livrer des indices plus récents : copeaux frais, branches mordillées, petites digues encore humides. Je me rapprochais lentement, fasciné par l’activité de ces bâtisseurs silencieux, même si, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais croisé le regard d’un castor. Peut-être étais-je au mauvais endroit, ou trop bruyant, mais la simple observation de leurs traces suffisait à rendre chaque sortie mémorable.

Plus que ces rencontres manquées, j’ai eu la chance d’observer plusieurs familles de ragondins. Ces petites créatures, souvent dénigrées, m’ont surpris par leur curiosité et leur audace. J’ai pu les voir à quelques mètres, répétition après répétition, les regarder évoluer dans leur petit royaume aquatique, et comprendre que, malgré leur réputation, elles sont attachantes et vives. Comme pour les chevreuils, il existe aujourd’hui quelques zones de l’Allier où leur présence est presque assurée, des secteurs où ils semblent régner sur la rivière, et où chaque sortie devient une petite exploration, riche de découvertes et de surprises.

Myocastor coypus

Ragondin

Le ragondin, souvent considéré comme une espèce banale, révèle pourtant un comportement intéressant lorsqu’on prend le temps de l’observer. Excellent nageur, il évolue entre les berges et les eaux calmes où il creuse ses terriers et vit en petits groupes. Principalement actif aux heures les plus calmes, il façonne les rives par ses déplacements et ses habitudes, et peut se montrer étonnamment tolérant à une présence discrète.

Rencontres ailées

Ces trois derniers mois ont aussi été marqués par de nombreuses observations d’oiseaux, parfois attendues, souvent imprévues. J’ai notamment passé beaucoup de temps à suivre un Pic noir qui s’acharnait sur un arbre derrière chez moi. Je l’ai attendu pendant de longues heures, souvent dans le froid, et surtout sous la pluie, des conditions dans lesquelles il semblait préférer venir. Malgré cette patience, je n’ai jamais réussi à le voir réellement à l’œuvre, si ce n’est à travers le piège photo. Mais comme souvent, d’autres rencontres sont venues compenser ces attentes, surgissant à des moments où je ne les cherchais pas, et c’est sans doute ce qui rend ces sorties si particulières.

Dans le jardin, les espèces les plus régulières restent les Mésange charbonnière et les Mésange bleue, toujours en mouvement, faciles à observer mais jamais lassantes. J’ai aussi eu la chance d’apercevoir brièvement un Rougequeue ainsi qu’un Rougequeue noir, venu chasser à plusieurs reprises sur le terrain du chien de mon propriétaire. Ce genre de scène devient une véritable opportunité d’observation, mais aussi de photographie, qui me permet ensuite de prendre le temps d’analyser les détails, les attitudes et les comportements qui échappent souvent à l’œil nu.

D’autres espèces m’ont particulièrement marqué, notamment les différents pics, comme le Pic épeiche, que j’ai pu observer à plusieurs reprises. Leur anatomie, leurs contrastes de couleurs et leur manière de se déplacer le long des troncs ou de traverser l’air avec des vols ondulés continuent de me fasciner. J’ai également croisé le Pic vert, plus discret et difficile à approcher, tout comme le pic noir. J’imagine que, comme souvent, les meilleures images viendront le jour où je ne les chercherai pas réellement.

Au fil des semaines, les rencontres se sont multipliées, au point qu’il devient difficile d’en dresser une liste complète. Entre espèces communes et observations plus ponctuelles, la diversité est bien plus riche qu’elle ne le laisse paraître au premier regard. Et alors que le printemps s’installe progressivement, malgré des matinées encore fraîches, les premières migrations annoncent déjà la suite. Cette période marque seulement le début d’un cycle qui promet encore de nombreuses découvertes, au fil des jours et des sorties.

Le retour du Milan noir annonce l’arrivée du printemps, il apporte toujours un peu de vie dans le ciel hivernal.

Espèces observées ces derniers mois (liste partielle)

  • Pic vert
  • Pic noir
  • Pic épeiche
  • Pic épeichette
  • Pic mar
  • Grive draine
  • Grive musicienne
  • Grive mauvis
  • Grive litorne
  • Rouge-gorge familier
  • Grimpereau des jardins
  • Gypaètes barbus
  • Canard colvert
  • Pigeon Ramier
  • Rougequeue noir
  • Pie bavarde
  • Geai des chênes
  • Fauvette à tête noire
  • Bergeronnette des ruisseaux
  • Bergeronnette grise
  • Mésange charbonnière
  • Mésange bleue
  • Mésange noire
  • Orite à longue queue
  • Sittelle torchepot
  • Chocard à bec jaune
  • Faisan
  • Corneille noire
  • Tourterelle turque
  • Héron cendré
  • Héron garde-boeufs
  • Aigrette garzette
  • Oie
  • Merle noir
  • Verdier d’Europe
  • Chardonneret élégant
  • Linotte mélodieuse
  • Moineau domestique
  • Pouillot véloce
  • Goéland
  • Perdrix rouge
  • Foulque macroule
  • Serin cini
  • Pinson du nord
  • Pinson des arbres
  • Étourneau sansonnet
  • Troglodyte mignon
  • Foulque macroule
  • Buse variable
  • Milan noir
  • Faucon crécerelle
  • Gros-bec casse-noyaux
  • Martin-pêcheur
  • Cormorans
  • Tarrin des aulnes
  • Choucas des tours

Conclusion

Avec ces semaines passées à arpenter les bois, les rives et les champs, à observer chevreuils, traces de castors, ragondins et oiseaux, j’ai l’impression d’avoir approché un peu plus le rythme de la nature. Chaque sortie, chaque rencontre, qu’elle soit furtive ou prolongée, m’a permis de comprendre un peu mieux le territoire qui m’entoure et d’apprécier la richesse de la faune et des paysages. Entre les lisières brumeuses, les rivières inondées et les sommets baignés de lumière, ces instants m’ont offert des souvenirs simples mais intenses, où le temps semblait suspendu et où la nature reprenait toute sa place.

Le printemps est maintenant bien installé, et avec lui, la flore se réveille, les insectes reprennent possession des lieux, et de nouvelles explorations s’ouvrent. Cette saison m’a donné l’occasion de tester un nouveau combo photographique : le 70/200 f2.8 GM II de Sony associé au téléconvertisseur x2 et aux bagues d’extension macro Meike MK-S-AF3A (10mm + 16mm). Les résultats sont bluffants et ouvrent un tout autre monde à observer, jusque dans les détails les plus infimes.

Le prochain article sera donc consacré à ces explorations de proximité, où chaque fleur, chaque insecte devient un sujet à part entière, révélant une richesse insoupçonnée à travers l’objectif macro. Une nouvelle aventure commence, toujours avec le même plaisir de regarder, apprendre et partager.

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